Les derniers articles des collaborateurs du CREAC

"Les Algériens, entre guerre d'Algérie et appel de main-d'oeuvre"

Intervention de J.R.Genty au colloque de l'ADI ( Association pour le développement interculturel). Mai 2005 à Courrières

École et islam

Jean-René Genty

"L'ART DU RÉCIT DE VIE" LA DÉMARCHE DE CHISTORIEN FACE AUX TRAVAUX DE SAYAD

Jean-René Genty

Un tournant de la " Bataille de Paris " : l'engagement de la Force de police auxiliaire (20 mars 1960).

Rémy Valat

Immigration et politique de l'habitat

Svlvestre Tchibindat

 

Intervention de J.R.Genty au colloque de l'ADI ( Association pour le développement interculturel). Mai 2005 à Courrières

Les Algériens, entre guerre d'Algérie et appel de main-d'oeuvre

Inspecteur Général de l'Administration de l'Éducation Nationale et de la Recherche

Auteur de : " Histoire de l'immigration algérienne dans le Nord-Pas-de-Calais " L'Harmattan, 1999

 

"Des Algériens dans la région du Nord. De la catastrophe de Courrières à l'indépendance", L'Harmattan, 2005

Depuis 1909, des migrants originaires d'Algérie vinrent travailler dans les centres industriels de la région du Nord. Après la seconde guerre mondiale, les flux devinrent importants et continus à l'image de ce qui se passait dans l'ensemble de la France métropolitaine. Entre 1954 et 1962, la guerre d'Algérie fut à la fois le contexte et le quotidien des relations entre la métropole et la colonie. Elle revêtit également l'aspect d'une guerre civile algérienne. Cette situation fit peser une très lourde hypothèque sur les flux collectifs et sur la vie de l'émigré. La situation dans la région du Nord illustre cette évolution.

 

I- Une explosion migratoire à la fin des années quarante suivie d'une diminution sensible entre 1954 -1962

I-1- Une évolution atypique

Les deux départements connurent des arrivées très importantes à partir de 1948. En novembre de cette année, on comptait 9 598 Algériens. Ils étaient 18 300 en 1954. En 1962, ils atteignaient le nombre de 23 405. En fait, ces données sont trompeuses à plusieurs titres. En 1948, les services du ministère du travail considéraient qu'il fallait compter pour 15 000 actifs recensés, une population totale de 35 000 individus (ce qui ferait environ 20 000 itinérants sans travail fixe). Les données annuelles produites par cette administration indiquent une baisse régulière des actifs entre 1954 et 1962. Si on attribue la base 100 aux effectifs recensés en 1950, ceux comptabilisés en 1959 ne représentent que la valeur 89. En France métropolitaine, au cours de la même période, on passe de l'indice 100 à l'indice 209. Dans le Valenciennois, le niveau de 1950 avec 3 530 Algériens ne fut retrouvé qu'en 1964 avec 3561 individus1.

 

l-2- Les ressorts de l'explosion migratoire Trois éléments ressortent principalement pour expliquer cette évolution.

1-2-a- Les raisons économiques

Elles combinent deux situations, celle de la région qui se trouvait confrontée aux nécessités de la reconstruction comme en 1919 et celle de l'Algérie qui connaissait une crise économique, sociale, politique et psychologique majeure. II faudrait d'ailleurs nuancer le terme de pénurie de force de travail régional.

l-2-b- Les raisons juridiques

L'application du statut de 1947 eut des effets non négligeables. II avait été précédé par le rétablissement dès le 1er mai 1945 de la liberté de circuler. Les Algériens, citoyens français, étaient prioritaires en matière d'embauche par rapport aux ressortissants étrangers.

Le législateur assimilait les départements algériens au droit commun mais il semble bien que l'administration et notamment le ministère du travail tentait d'organiser et de contrôler les flux. Les contrats de travail furent envoyés au compte-gouttes et les intéressés durent avancer les frais de voyage. Ces conditions restrictives facilitèrent en fait l'émigration libre car celui qui faisait ce choix n'était pas lié avec un employeur précis. Cette attitude de contournement de la réglementation par les pouvoirs publics correspondait à une forte tradition d'ethnicisation de l'approche de ces questions parmi les élites républicaines. Cela se traduisit par une forte méfiance à l'égard des populations originaires du sud2.

l-2-c- Les raisons psychologiques

De nombreux jeunes Algériens choisirent l'exil pour trouver du travail et assurer leur subsistance et celle de leur famille. Ils quittèrent leur milieu d'origine où toute perspective d'avenir leur était fermée. Les événements de mai 1945 eurent également des répercussions non négligeables. De nombreux militants et sympathisants voire de simples Algériens gagnèrent l'émigration pour échapper à la pression sociale et policière.

Cet ensemble de facteurs éclaire l'explosion migratoire qui survint à partir de la deuxième moitié de l'année 1948. Il existait une très forte attractivité de la région du Nord. Ce qui se traduisit par la montée en puissance des effectifs d'Algériens employés dans les principales industries mais aussi par la présence d'une population de vagabonds qui circulaient de ville en ville. Une note conservée aux archives diocésaines de Lille, datant vraisemblablement de 1953, indique que sur 2 500 à 3 000 Algériens vivant à Lille, 50 % bénéficiaient d'un travail régulier, 20 % étaient des itinérants qui se déplaçaient de ville en ville et 20 % vivaient totalement en marge3.

 

II- Quelques situations d'entreprises : Usinor-Valenciennes, l'usine des Asturies dans le Douaisis, les Houillères nationales du Nord-Pas-de-Calais

II-1- L'évolution de la situation à Usinor-Valenciennes

L'évolution des travailleurs Nord-Africains employés dans les usines du Valenciennois illustre la particularité du département du Nord.

Quatre usines du groupe USINOR, Valenciennes, Hautmont, Louvroil (Nord) et Montataire (Oise) employaient, en 1950, 958 Nord-Africains dont 475 à Valenciennes. La diminution des effectifs entre 1953 et 1966 est spectaculaire, 300 en 1953, 270 en 1955, 175 en 1957 pour osciller de 100 à 87 entre 1959 et 19664.

 

II-2 - l'évolution enregistrée à l'usine des Asturies

L'usine de la Compagnie Royale Asturienne des Mines d'Auby qui, dès les années vingt, eut recours de manière significative à la main d'oeuvre algérienne, réduisit considérablement la part des travailleurs algériens. En 1950, ils représentaient 43 % des effectifs, 30,6 % en 1955, 16,6 % en 1960. A partir de 1965, le pourcentage demeura stable : 13 %. On était donc passé d'une population de 650 individus au début de la guerre d'Algérie environ à 250 à la fin du conflits.5

 

II-3- L'évolution des effectifs employés par les Houillères

Dans les Houillères, on constate une diminution des effectifs qui s'accentue à partir de 19606.

Parallèlement à cette évolution, on constate le recours de plus en plus important à la main-d'œuvre marocaine qui l'emporte en 1961.

 

III- Une vie quotidienne pressurée par les exigences du politique

Les évolutions du conflit contribuent à expliquer ces fluctuations spécifiques à la région. II faut rappeler que, jusqu'en 1962, le Mouvement National Algérien de Messali Hadj demeura prépondérant dans la région du Nord. Cette particularité se traduisit par la persistance des affrontements armés jusqu'à la fin et une répression policière très pesante.

 

III-1- Les départs au maquis

Dans les semaines et les mois qui suivirent le 1er novembre 1954, on enregistra des départs nombreux. On sait que, suivant l'appel de Messali, un certain nombre de militants rejoignirent l'Algérie pour gagner les cellules urbaines et les maquis7. Au cours du premier semestre 1956, les Houillères se trouvèrent confrontées à une réelle difficulté de main-d'œuvre due au maintien sous les drapeaux des démobilisables, au rappel d'éléments du contingent et au départ d'un certain nombre d'Algériens. Le mécanisme, tel qu'il apparaît dans la presse quotidienne, est assez complexe. La crise commença au cours de 1955 et s'accentua à partir de mars 1956 avec le départ des rappelés et des Nord-Africains.

Quelques données chiffrées permettent d'illustrer la situation :

janvier 1956 : l'effectif des ouvriers du fond fléchit de 37 unités malgré l'embauche de 594 ouvriers ;

février 1956 : + 146 unités avec l'embauche de 617 ouvriers ;

mars 1956 : diminution de 324 unités malgré l'embauche de 489 unités8.

 

III- 2- La lutte MNA/FLN

Elle commença un peu avant l'été 1956 quand le FLN voulut s'implanter dans la région en tentant de prendre le contrôle des cafés algériens. Rapidement, le Nord devient le champ de bataille entre les deux appareils militaires. La lutte se solda par 838 agressions entre 1955 et 1962 entraînant 627 morts et 666 blessés. Les quartiers ouvriers de la région se transformèrent en champ de bataille et les métropolitains n'échappèrent pas toujours aux balles perdues9. Cet affrontement permanent eut deux effets principaux :

>1 Beaucoup d'Algériens tentèrent de gagner des départements plus tranquilles, ceux notamment où le FLN avait établi sa domination après avoir éliminé physiquement ou rallié l'appareil messaliste.

>2 Les milieux patronaux manifestèrent une réticence de plus en plus marquée à employer des travailleurs algériens. Les Houillères réagirent en accélérant le recrutement des travailleurs marocains. En 1954, elles employaient 587 Marocains, ils étaient 8 646 en 1962. Les Houillères mirent en place un système d'accord avec le pays d'origine qui aboutit à un encadrement très strict de ces travailleurs. A Usinor, la démarche fut encore plus radicale car la direction vivait cette situation comme un échec quasi personnel. En effet, dès les années cinquante, cette entre prise avait mis en place un dispositif de prise en charge des travailleurs algériens très en avance même si l'idéologie qui la guidait relevait plus de la tradition coloniale que de l'approche anticipatrice.

Le recours au terrorisme débordait parfois sur le lieu de travail. Ainsi, le 1er avril 1961, un commando messaliste mitrailla la sortie des ouvriers aux usines de la Providence à Hautmont. L'attentat fit deux victimes métropolitaines et dégrada considérablement le climat au sein de l'entreprise et dans la ville10.

 

III-3- Le poids de la répression policière

A partir de 1956, un quadrillage policier pesant fut mis en place dans les centres industriels de la région. L'arrondissement de Douai comptait environ 2 500 Algériens, les statistiques policières donnaient le nombre de 8193 contrôles effectués au cours de l'année 1960. A ces pratiques quotidiennes, il faut ajouter l'installation d'une forte tension entre policiers et migrants qui allait parfois jusqu'à la brutalité.

Conclusion

La dimension "Guerre Civile" du conflit joue un rôle important dans les deux départements septentrionaux. La résistance au FLN manifestée par des groupes importants, voire la persistance d'une certaine suprématie du messalisme expliquent l'intensité des affrontements armés. Même si les acteurs avaient établi comme principe tacite de sanctuariser les lieux de travail, cet engagement ne fut pas toujours respecté. Ces dérapages furent moins dus à la constitution de structures syndicales spécifiques qu'aux débordements des affrontements armés.

Dans une brochure publiée en 1958, l'Union des industries minières et métallurgiques écrit :

 

"Deux départements, la Moselle et le Nord, qui comptaient parmi ceux dans lesquels l'emploi de la main-d'œuvre Nord-Africaine était le plus élevé, enregistrent une baisse sensible. Elle est sans doute due, en partie, à la pression du FLN facilitée par la densité même de la population"11

On peut faire des hypothèses concernant les effets de cette particularité de notre région. Le premier de ces effets, c'est évidemment de concourir à la construction d'une image assez négative de l'immigré algérien. La seconde, c'est un certain effacement du souvenir de cette première immigration. Comme un certain nombre d'employeurs ont eu recours à des travailleurs marocains recrutés dans un cadre d'accords étatiques bilatéraux, ces derniers sont apparus assez vite comme les premiers migrants venus du Maghreb. La continuation et l'amplification des flux migratoires entre l'Algérie et !a France après l'indépendance ont achevé de brouiller la perception de l'historicité de l'Immigration Algérienne.

 

Notes

1-Ces données sont extraites de la thèse de Jacques Eloy, " L'action sociale pour les Nord-africains dans le Valenciennois ", université de Nanterre, 1977

2- On se reportera aux pages écrites à ce sujet par Gérard Noiriel, dans le chapitre intitulé "Une histoire du politique", publié dans Etat, nation et immigration, folio, histoire, 580p, 2005. Il cite en particulier ce courrier du Général de Gaulle qui demande qu'on limite les naturalisations des immigrés orientaux et méditerranéens pour ne pas altérer la composition ethnique de la population française. Lettre datée de juin 1945.

3- Document dactylographié conservé dans les archives diocésaines de Lille, fonds Liénard, DP 156-Nord-Africain.

4- Odette Hardy-Hémer, "Une usine à l'apogée de sa maturité", texte publié dans Usinor Trith , Centre Régional de la 2000, 95 p.

5- Luc Donnet, "L'industrie du zinc dans le Douaisis", mémoire de maîtrise, Lille III, 1991, 97 p.

6- Centre historique minier, séries statistiques.

7- Déclaration du 8 novembre 1955. Messali replace l'insurrection dans la continuité de la lutte pour l'indépendance et souligne que la répression s'est abattuesur le MTLD.

8-"La Croix du Nord", 11/07/56.

9- Jean-Pierre Royer chiffre à 18 le nombre d'Européens tués dans la région, J.P.Royer " Le public du Nord et les affaires d'Algérie", DES de Sciences Politiques, octobre 1961, Université de Lille, Faculté de Droit et de Sciences Economiques.

10- "Le courrier de la Sambre", 2 avril 1961.

11- UIMM, "L'emploi de la main-d'œuvre nord-africaine dans les industries des métaux -Problèmes actuels", Brochure n°10, Paris, 1958, p25.

 

 

 


Article paru dans la revue de l'inspection générale N°1 février 2004 "École et République. Ministère Jeunesse, Education, Recherche."

École et islam

Jean-René Genty, inspecteur général de l'administration de l'éducation nationale et de la recherche

 " Il est vrai que plus que d'autres religions, le christianisme par exemple l'Islam s'implique comme tel dans la société, les institutions et jusque dans les figures de la vie. Là réside, aux yeux des théoriciens , un privilège que certains dircissent en dimemme. Il prête, ce dilemme, à des shématismes dangereux " Jacques Berque1

 

Écrire sur le thème de l'école et de l'Islam demeure une gageure tant cela défie tout effort de synthèse et de clarification et suscite amalgame et caricature.

Se situant dans la question plus générale de la rencontre entre l'islam et l'occident, la réflexion mobilise les argumentaires réciproques énoncés dès 1883 au cours du débat relatif à l'islam et la science qui opposa Ernest Renan et le cheikh Gemmal Eddine el Afghani 2.

La question se pose avec acuité car l'institution scolaire accueille désormais de nombreux jeunes musulmans issus de l'immigration. La rencontre entre l'institution républicaine et des populations fortement marquées par des conceptions juridiques spécifiques articulées autour de la notion de statut personnel, constitue l'objet véritable du débat.

Pourtant, avant de regarder les difficultés, il est permis de s'interroger sinon sur la pertinence de la démarche, du moins sur la signification et la réalité des phénomènes observés et dénoncés. De nombreux travaux réalisés au cours de la dernière décennie semblent indiquer un processus rapide d'alignement des pratiques religieuses des musulmans vivant en France sur celles des croyants des religions "traditionnelles", chrétiennes notamment. Que ce soient les travaux des équipes de Bruno Etienne ou la grande enquête de Michèle Tribalat, tout semble montrer une évolution accélérée vers des attitudes similaires à celles des fidèles des autres religions 3. Le texte qui suivant esquisse un tableau de la situation du point de vue de l'observateur de terrain. Après avoir recensé "les questions qui fâchent"4, on insistera sur un aspect important de l'évolution de l'islam en France, son intellectualisation, pour évoquer ensuite les attitudes des acteurs institutionnels.

 

Islam et école : les questions qui fâchent

De nombreux témoignages publiés, des incidents recensés par les autorités ainsi que des observations recueillies lors des visites en établissement permettent de conclure à une visibilité accrue de comportements plus ou moins en rapport avec l'islam là où se trouvent d'importantes populations immigrées5. Certaines des attitudes relèvent de pratiques religieuses proprement dites, d'autres sont des comportements déviants qui se parent plus ou moins explicitement de références religieuses.

 

>>" Les pratiques religieuses"

II s'agit des comportements directement liés à la pratique religieuse. On y trouve le particularisme vestimentaire, l'observance des interdits alimentaires, le respect du jeûne et la participation aux fêtes religieuses. Si chacune de ces attitudes adoptées individuellement ne peut ni ne doit soulever aucune objection ou difficulté majeure, elles peuvent rapidement perturber la vie d'une collectivité-scolaire lorsqu'un nombre significatif d'élèves les adoptent. L'exemple classique demeure la fin du ramadan en cours qui s'accompagne parfois de revendications pour que la rupture du jeûne s'accomplisse pendant l'heure d'enseignement. Le particularisme vestimentaire pose un problème particulièrement complexe notamment quand il se traduit par le port du voile car cela renvoie au statut personnel de la femme dans la société musulmane, "égale au croyant en religion mais mineure en droits dans la société" selon la formule de Leïla Babès 6.

 

>>" Les attitudes déviantes"

II s'agit d'attitudes explicitement agressives dans lesquelles la religion semble jouer un rôle essentiellement idéologique. On peut citer le défaut d'assiduité à certains cours, voire la critique des contenus selon une grille politico religieuse. Dans un autre registre, le rôle de la référence religieuse mal comprise paraît difficile à évaluer dans le processus général de dégradation des relations entre adolescents et adolescentes. On a évoqué précédemment le statut personnel de la femme dans le monde arabo-musulman. Tout ceci reste à nuancer comme le montrent les ouvrages de Malek Chebel7 mais il vrai que les propos de théologiens actuellement influents au sein de l'islam européen jettent une lumière inquiétante sur l'influence potentielle de certains discours8.

La judéo phobie constitue un axe structurant de nombreux comportements déviants. Attitude répandue, longtemps sous-estimée voire occultée, elle s'enracine dans un fonds théologique ancien qui imprègne le milieu familial, réactivé pour les plus jeunes par la tragédie moyenne orientale9. II y a là sans doute un élément déterminant longtemps sous estimé car considéré comme uniquement conjoncturel10.

On pourrait évidemment citer d'autres comportements, pressions voire agressions, plus ou moins habillés de références religieuses.

 

 

Islam en France : une structuration et une intellectualisation qui empruntent la voie de la spiritualité

On a souvent attribué les difficultés d'insertion dans le cadre de la République laïque à ce qu'on appelait "l'islam des caves". On entendait ainsi dénoncer la faiblesse intellectuelle de l'encadrement religieux et sa supposée inféodation à des états étrangers. On peut remarquer que les pouvoirs locaux (essentiellement patronaux) et nationaux avaient délégué sans scrupule entre 1960 et 1980 la "gestion des caves" aux appareils policiers de la monarchie chérifienne et de la république algérienne démocratique et populaire. Parallèlement, on a sans doute sous-estimé un processus puissant et rapide d'intellectualisation et d'autonomisation de l'islam en France. A la fin des années quatre-vingt, en réaction à la ghettoïsation, aux difficultés de tous ordres, aux déceptions et aux manipulations, un mouvement d'adhésion à la religion s'est produit dans le milieu des jeunes diplômés. Ce mouvement a emprunté des voies diverses mais il a abouti à la naissance d'un islam intellectualisé, minoritaire, proche des gens et en voie de sécularisation rapide.

 

>> Un islam intellectualisé

Renouant, à un siècle et demi de distance, avec les exemples d'El Afgâni, et de Mohamed Abdou qui firent de Paris un grand centre de la renaissance intellectuelle musulmane, des intellectuels ont développé une réflexion foisonnante sur la manière pour un croyant de vivre sa foi dans un pays non musulman. Ce travail sur soi, qui s'appuie sur l'étude de la tradition et des grands réformateurs, emprunte à la théologie, la sociologie, l'anthropologie voire la psychanalyse et tente de penser l'articulation entre islam et modernité.

 

>>Un islam de minorité

 Ces théologiens réfléchissent au positionnement des musulmans en minorité dans ce que l'on appelait traditionnellement "le pays de la guerre". Actuellement, deux personnages polarisent l'attention. Le plus connu, Tariq Ramadan, développe une réflexion délibérément axée sur l'appropriation par les musulmans de l'héritage européen et réfléchit plutôt en termes de groupes, d'aucuns pourraient parler de communautarisme bien que l'intéressé s'en défende11. Ramadan utilise volontiers la notion de témoignage pour décrire la présence des musulmans en Europe. Ce terme est intéressant car il est directement emprunté à l'église catholique pour qualifier sa présence en terre d'islam. Limam de la mosquée de Bordeaux, Tareq Oubrou, s'intéresse surtout aux pratiques privées et à la manière d'adapter les dispositions du statut personnel aux exigences des sociétés laïques occidentales. II s'agit de construire, fatwa après fatwa, une charia de la minorité, soit le minimum de ce que les musulmans peuvent pratiquer en occident.

 

>> Un islam de proximité

 Les jeunes musulmans préfèrent de beaucoup l'action locale et se méfient des "grandes machines". A cet égard, ils sont très représentatifs de la France des années 2000. Parallèlement l'alliance entre l'islam populaire et l'islam intellectualisé est forte, quasi organique. L'exemple de Tariq Ramadan réunissant des dizaines de lycéens et d'étudiants dans des séminaires organisés par des associations cultuelles en constitue un exemple impressionnant. La consultation des nombreux sites Internet révèle cette volonté de donner aux croyants des informations et des repères pour leur conduite quotidienne.

 

Un thème fréquent résume à lui seul cette alliance organique, celui de l'ancien voyou qui se transforme en prosélyte dans son quartier. Cette attitude irrite les observateurs extérieurs mais elle correspond à un archétype, celui du brigand devenu ermite, que l'on retrouve à la fois dans l'islam classique et dans les formes religieuses très présentes au Maghreb (maraboutisme et culte des saints 12). Les approches collectives n'excluent pas la valorisation de la démarche individuelle qui renoue avec un principe fort de l'islam originel, le contact direct entre le créateur et le croyant. En observant cette évolution, on ne peut s'empêcher d'évoquer la révolution du croire analysée par Marcel Gauchet.

Cette évolution se caractérise par une autonomisation croissante et une individualisation de la pensée religieuse. On assiste à un processus de sécularisation très rapide, conditionné par l'intellectualisation évoquée précédemment. Leïla Babès résume à l'aide de la formule suivante le processus en train de se produire : "l'originalité de l'intellectualisation n'est pas scepticisme ou discours réformiste, mais une exigence de croire qui débouche sur une spiritualisation." 13

Autrement dit, à "l'islam des caves" succède, ou plus exactement se superpose un islam piétiste, à la fois intellectualisé et populaire, avec des cadres dont les comportements ne correspondent pas exactement à ce qu'espérait la république. Cette évolution peut éclairer un certain nombre de situations rencontrées dans des lycées où les équipes enseignantes se trouvent confrontées à des élèves déterminées - les filles semblent jouer un rôle prépondérant - maîtrisant parfois (souvent ?) des connaissances et un art de la dialectique la plupart du temps ignorés des adultes.

 

Le modèle républicain confronté à la revendication d'inspiration religieuse

Dans l'économie générale du système républicain, l'école occupe une place particulière. La situation actuelle résulte d'un équilibre atteint à l'issue d'un. Siècle et demi de lutte entre République et l'Eglise catholique à qui l'Etat avait laissé la mission d'enseigner. La présence de l'islam pose la question d'une manière totalement inédite dans la mesure où cette religion correspond à une mutation de la société française14. A ce sujet, on se contentera de formuler trois remarques.

Les visites d'établissement permettent de constater combien les attitudes adoptées localement pour répondre aux comportements décrits précédemment sont extraordinairement diverses sinon contradictoires. Les optimistes y voient une préfiguration de l'extension des domaines d'autonomie de l'EPLE, les autres constatent que, pour la même situation, les réponses peuvent être différentes voire parfaitement contradictoires. Dans tel établissement, la proviseure interdit le port du voile dès la grille franchie, dans un autre, pas très éloigné, on pourra voir des lycéennes porter des cagoules ajustées y compris en cours de physique ou de chimie15. On peut même considérer que, désormais, dans des agglomérations où vivent de nombreux musulmans, le facteur religieux est intégré dans les processus de choix des familles. Celles qui sont très attachées à la tradition religieuse "choisiront" tel lycée réputé plus souple plutôt que tel autre 16. On retrouve ainsi les stratégies d'évitement utilisées habituellement pour d'autres objectifs.

 

Cette hétérogénéité des réponses constitue une difficulté majeure. On peut se demander parfois si les acteurs du système, personnels d'encadrement, d'éducation et enseignants maîtrisent suffisamment les principes de la laïcité qui leur permettraient de se positionner clairement tant vis-à-vis des difficultés quotidiennes que dans les crises ouvertes. Cette carence se fait désormais sentir avec acuité compte tenu de l'importance du renouvellement important des enseignants se traduisant par l'afflux de nouveaux recrutés. II faudrait au sein de ces nouvelles promotions, accorder une certaine attention aux jeunes enseignants et notamment ceux issus de l'immigration, eux-mêmes de culture arabo-musulmane,

qui peuvent se trouver mis en difficulté par des élèves - et aussi par un environnement professionnel prompt à les considérer comme des intercesseurs - enclins à jouer de la pression psychologique. A cet égard, la recommandation formulée par le rapport de Régis Debray sur l'enseignement du fait religieux, concernant la mise en place d'un module obligatoire dans les IUFM à destination de tous les futurs enseignants, demeure toujours d'actualité.

 

L'hétérogénéité des postures et l'affaiblissement des cadres de référence s'explique bien entendu par les évolutions internes de la société en général donc de l'école. Placés dans un cadre général d'indifférence/tolérance, les acteurs ont perdu l'habitude du recours à la critique intellectuelle. L'accélération de l'évolution s'explique également par la prise de conscience accrue du caractère particulier de la situation française, processus qui se renforce notamment avec l'intégration européenne. C'est d'ailleurs dans ce contexte que les principaux penseurs musulmans européens situent leurs réflexions et de nombreux argumentaires prennent appui sur des comparaisons entre pays voisins. Car, notamment dans les pays de l'Europe du nord, l'articulation entre pouvoir politique et églises s'est construite différemment. Les questions qui nous préoccupent se traitent dans une optique communautariste y compris d'ailleurs dans la Belgique catholique17. Or ces modèles semblent fonctionner et en tout cas, ne pas aboutir à des résultats plus mauvais que le système français sur le plan de l'intégration ou du contrat politique constituant la nation. Il est vrai qu'il est très difficile de procéder à des comparaisons pertinentes en ce domaine, chaque pays ayant construit sa propre conception.

Il est temps de rappeler que les attitudes et les situations évoquées dans cet article ne concernent que quelques milliers d'individus, soit un pourcentage infime des populations de confession musulmane. L'approche choisie induit de mettre l'accent sur les chocs et les crispations. Or ce qui se passe sous nos yeux est beaucoup plus complexe. Il y a interaction entre les statuts, les références et les modes de vie. Dans sa thèse sur la réussite des enfants issus de l'immigration algérienne, Zaïhia Zeroulou met l'accent sur la stratégie familiale dans la réussite de l'enfant. Cette mobilisation passe par un certain arrachement à la tradition, au repli sur soi qui correspond à une rupture relative avec le milieu d'origine 18. Ce processus n'est d'ailleurs pas spécifique à la condition de l'immigré. Annie Ernaux en a exprimé la douleur ressentie par une adolescente d'origine ouvrière dans un livre très émouvant 19.

 

II serait évidemment prometteur et réconfortant de décrire les innombrables bricolages individuels élaborés dans le quotidien d'où émergent peu à peu un nouveau visage de la pratique religieuse20. L'école doit avoir aussi conscience de cette réalité.

 

1-BERQUE, Jacques, Andalousies, Arles, Actes Sud, 1997, 236 p, p 221.

2-RENAN, Ernest, L'islam et la science avec la réponse d'Afghâni, Montpellier, l'archange minotaure, 2003,

56 p. Renan développe la thèse de l'opposition radicale entre islam et science voire instruction. Il argumente à partir de la "fermeture des portes de l'ijtihad"(réflexion personnelle du croyant) au XIème qui rendit très difficile l'exercice de la philosophie.

3-TRIBALAT, Michèle, Faire France. Une enquête sur les immigrés et leurs enfants, Paris, La Découverte, 1F= 225 p ; voir aussi l'enquête IFOP-Le Monde de septembre 1994. Michèle Tribalat vient de publier avec Jeanne-Hélène Kaltenbach un ouvrage très stimulant intitulé La république et l'islam. Entre crainte et aveuglement, Gallimard 2002, 338 pages. On trouvera également des éléments dans le livre d'Emmanuel Todd, Le destin des immigrés. Assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales, Paris, Le Seuil, 1994 391p.

4-Référence au livre utile et tonique de Bruno Etienne, Islam: les questions qui fâchent, Paris, Bayard, 2003, 178p

5-BRENNER, Emmanuel, Les territoires perdus de la République, Paris, Fayard, 2003,

238 p ; Islam, école et identité, dossier publié par Le Monde de l'Education, décembre 2001.

6-BABÈS, Leïla et OUBROU, Tarecq, Loi dAllah, loi des hommes, Paris, Albin Michel, 2002.

7-CHEBEL, Malek, L'imaginaire arabo-musulman, Paris, PUF, 1993, 388 p ; Le corps en islam, Paris, PUF, 1999, 234 p.

8-Ainsi des raisonnements de Tareq Oubrou sur l'excision ou sur le poids du cerveau féminin ; Leila Babe et Tareq Oubrou, Loi d'Allah, loi des hommes, op cit. Les raisonnements adoptés montrent la difficulté à s'extraire de l'interprétation littérale du texte sacré.

9-Pour les musulmans, les juifs et les chrétiens sont des falsificateurs. Rappelons que le Coran retranscrit directement la parole de Dieu alors que l'Ancien et le Nouveau Testament ne sont que des témoignages de seconde main. Les chrétiens sont un peu moins mal considérés que les juifs car ils ont reconnu le prophète Jésus (mais ils l'ont déifié) placé au premier rang par les mystiques soufis. Pratiquement, le Coran exprime des positions contradictoires à l'égard des juifs. Cela peut s'expliquer par la volonté de Mohamed d'englober les tribus juives et chrétiennes dans son projet et les échecs qu'il a rencontrés.

10-Voir le récit de LINHART, Robert dans L'établi au cours duquel son camarade de chaîne lui dit : "Non, ça ne se fait pas, c'est juif ", Paris, éditions de Minuit, 1978, PP 149-150.

11-RAMADAN, Tariq, possède à la fois la légitimité intellectuelle (il est diplômé de philosophie et de théologie), et celle issue de la tradition. Il est le petit-fils de l'égyptien Hassan el Banna, fondateur du mouvement des Frères Musulmans, assassiné par la police politique de Farouk en 1949.

12-Il ne faut pas sous-estimer la persistance jusqu'à maintenant au sein de l'immigration algérienne, des formes d'organisation confrériques notamment chez les migrants berbères, kabyles et oranais (le triangle des saints : Marnia-Tlemcen- Nedromal)

13-BABÈS, Leïla, L'islam positif. La religion des jeunes musulmans de France, Paris, éditions de l'atelier, 1997, 223 p. L'auteur analyse en détail ce processus de réinvestissement du religieux par de jeunes musulmans. Elle explique l'influence des Frères Musulmans par la volonté de ce courant de penser la modernité sociale et politique d'un point de vue musulman.

14-La présence de l'Islam en France n'est pas une nouveauté. L'aventure historique de la colonisation a légué une certaine expérience notamment dans le cas de l'Algérie. Mais il n'est pas sûr que cela constitue un héritage utile en ce domaine. Rappelons que la France en Algérie n'a pas appliqué la toi de 1905 et qu'elle a conservé le système existant avant la conquête tout en le contrôlant étroitement.

15-Ce qui montre que l'interdiction motivée par des motifs sécuritaires se situe sur un terrain qui ne correspond absolument pas à celui choisi par les lycéennes ou leurs familles. Interdire le port de ces cagoules fabriquées pour cet usage spécifique au nom de la sécurité n'est plus crédible.

16- Ces comportements se sont par exemple développés dans l'agglomération de Lille-Roubaix-Tourcoing où les familles ont de fait le choix entre trois systèmes, les établissements publics, les établissements privés sous contrat et le système scolaire belge. Bien entendu, ces stratégies sont surtout le fait des milieux de la classe moyenne. Quand à l'ouverture du lycée musulman à la rentrée 2003, elle est surtout à interpréter comme une démarche interne destinée à assurer la prééminence de la mosquée de Lille sud (et de son recteur) au sein de la communauté musulmane régionale.

17- On reprendra bien sûr la distinction entre pays catholiques et pays protestants. Dans les premiers, la séparation de l'Eglise et de l'Etat n'a pu se réaliser que par "une intervention volontariste, voire chirurgicale" selon l'expression de Marcel Gauchet (La religion dans la démocratie, Paris, Gallimard, 2002, 173 p, p 191, alors que dans les seconds, le processus d'autonomisation s'est produit au sein de la sphère religieuse. Quant à la Belgique catholique, il s'agit d'un puzzle de communautés où les citoyens se définissent largement par leur appartenance à différents ensembles, on s'y réclame explicitement d'un groupe linguistique, d'une confession et d'une appartenance politique et syndicale qui détermine l'insertion dans la société (mutuelles, hôpitaux, institutions diverses). L'approche communautaire y trouve un accueil favorable.

18-ZEROULOU, Zaïhia, La réussite scolaire des enfants d'immigrés. L'apport d'une approche en termes de mobilisation, Revue française de sociologie, XXIX, 1988, pp 447 à 470. "Les attitudes mobilisatrices des parents sont le produit de trajectoires impliquant une rupture avec les pratiques du pays d'origine et celles de la communauté immigrée".

19-ERNAUX, Annie, La place, Paris, Gallimard, 1986, 114 p, "J'ai fini de mettre au jour l'héritage que j'ai dû déposer au seuil du monde bourgeois et cultivé quand j'y suis entrée", p 111.

20-C'est dans la question des inhumations que l'on peut constater une évolution rapide des attitudes mais il vrai que cela passe par l'instauration des carrés musulmans

cf. CHAÏB, Yassine, L'émigré devant la mort. La mort musulmane en France Edisud, 2000.

cf. GENTY, Jean-René, La terre, les pierres et les morts. Evolution de l'inhumation des migrants de confession musulmane dans les cimetières du Nord/Pas-de-Calais, in Regards croisés, l'immigration dans le Nord/Pas-de-Calais, Béthune, documents d'ethnographie régionale du Nord/Pas-de-Calais, n°12, 2002, 191 p.

 


 

Article de Jean-René Genty.*

La lettre de DMA (Association des amis d'Abdelmalek Sayad).

N°9- Novembre 2004

D'un monde à l'autre, Institut social Lille Vauban.

 

"L'ART DU RÉCIT DE VIE" LA DÉMARCHE DE CHISTORIEN FACE AUX TRAVAUX DE SAYAD

Il est des auteurs que l'on découvre plus ou moins tardivement. Ce fut le cas, en ce qui me concerne, d'Abdelmalek Sayad. Travaillant alors sur les premières vagues de migrants venus dans la région, j'avais plutôt privilégié les observateurs contemporains de ces arrivées comme Octave Depont, Robert Montagne, Pierre Laroque, Louis Chevalier ou encore JeanJacques Rager. Tous ces auteurs observèrent et analysèrent le mouvement migratoire avec un regard colonial

Vint la découverte des travaux d'Abdelmalek Sayad. Cette rencontre avec une œuvre à laquelle on accède par de multiples entrées fut déterminante. L'approche adoptée par l'analyste consistait à se placer au sein même du mouvement migratoire et à proposer une description dynamique insistant sur les causes du départ et sur la difficulté de vivre ailleurs.

Au fil de travaux historiques menés dans un cadre monographique, la référence à trois éléments présents dans l'ceuvre d'Abdelmalek Sayad s'imposa de manière récurrente :

Dans " Les trois âges de l'émigration ", le sociologue décrit et modélise la manière dont le mécanisme migratoire s'est enclenché, organisé puis modifié tout au long du XXème siècle. " C'est ainsi qu'à chacune des deux grandes périodes de l'histoire récente de la société rurale algérienne, chacun des deux états successifs des structures tes plus fondamentales de l'économie et de la pensée paysanne ainsi que de tout l'ordre social du monde rural, correspond à un " âge " distinct de l'émigration, c'est-à-dire un mode de génération différent de l'émigration et une " génération " différente d'émigrés ". Certes, certains aspects de cette réalité avaient été décrits dans des textes antérieurs comme l'article de Robert Montagne sur l'émigration nord-africaine, mais ceuxci ne revêtaient pas la même force d'analyse et d'évocation2 Ces textes demeuraient profondément imprégnés de rhétorique coloniale'. Ce modèle des trois âges se structure à partir des données démographiques que l'on peut recueillir par exemple dans les communes de l'ex bassin minier. On voit ainsi, à partir des registres de recensement, se dérouler le mécanisme à travers les mêmes familles, les mêmes lignées.

- une modélisation de la dynamique de l'émigration algérienne exposée dans "Les trois âges de l'émigration"1;

- un concept issu de la culture même de l'émigré qui désigne la condition d'immigré, el ghorba ;

- un outil utilisé au cours de la procédure d'enquête mais faisant aussi partie de l'analyse du sociologue : le récit de vie.

Le second élément déterminant fut la notion d'el ghorba. Ce terme désigne à la fois le départ, l'exil et l'arrachement, la condition de l'émigré qui a quitté le village natal, la " petite patrie ". " Dans la logique traditionnelle, la vérité d'el ghorba est d'être associé au " couchant " ; à l'obscurité ; à l'éloignement et à l'isolement (parmi les étrangers, donc à leur hostilité et à leur mépris) ; à l'exil; à la frayeur (celle que suscite la nuit et le fait de se perdre dans une forêt ou une nature hosti-

'Sayad Abdelmalek, "La double absence. Des illusions de l'émigré aux souffrances de l'immigré ", Paris, Seuil, 1999, 439 p.

ZMontagne Robert, "L'émigration nord-africaine en. Son caractère familial et villageois ", "Hommages à Lucien Febvre ", Paris, A. Colin, 1953, 452 p.

3Je n'oublie pas bien entendu la rupture radicale représentée par la publication de la thèse d'Andrée Michel

le) à l'égarement (par perte de sens de l'orientation) au malheur, etc "4. Mais el ghorba désigne aussi, dans les récits des migrants, le pays d'accueil rêvé, idéalisé, présenté à ceux qui sont restés. L'ambiguïté est

 

 

le temps valeur de témoignage historique. On peut citer le récit autour duquel s'organise le texte intitulé " La " faute " de l'absence "6. La personne narre un parcours d'émigration qui démarre en 1953 et qui se

"L'immigration algérienne dans le Nord Pas de Calais", 1909-1962

Alors que la région du Nord/Pas de Calais est une terre de vieille immigration, cette ancienneté s'est estompée dans le souvenir. II faut donc retrouver les fils conducteurs d'une histoire intimement liée à celle de la population. A l'heure où l'information immédiate se focalise sur des événements ou des faits qui font peur et qui engendrent la méfiance, le recours à l'histoire permet de restituer les parcours, les apports et de cerner les enjeux de la présence des migrants originaires d'Algérie.

ou un autre, " firent l'histoire ". Comment ne pas utiliser ces références et ces clés d'interprétation quand on suit le parcours d'un jeune kabyle qui arrive à 25 ans comme mineur à Liévin, puis monte peu à peu dans la hiérarchie du PPAMTLD, pour terminer comme l'un des cinq " fédéraux " de la fédération de France du FLN et à ce titre organiser la manifestation du 17 octobre 1961. Le destin de celui qui s'appelait Pedro dans la clandestinité renvoie aussi à ces catégories. On peut également évoquer le destin de ce jeune interprète venu travailler en 1917 aux mines de SaintEtienne, qui monte ensuite vers celles du Pas-de-Calais, deviendra l'un des entrepreneurs en travaux publics les plus importants de la région et dont le souvenir demeure vivace.

constante. Un écrivain, Mouloud Feraoun, avait évoqué cette condition, ce climat particulier dans des textes qui devaient demeurer5.

Dans ses textes, Abdelmalek Sayad a fréquemment recours à une démarche qui consiste à présenter un récit de vie qui lui permet à la fois de développer un itinéraire individuel et d'amener le lecteur à retrouver, à partir de ce parcours, le général, voire l'universel. Le récit de vie ne sert pas à illustrer le propos de manière un peu annexe, mais il occupe une place centrale dans la démonstration. L'analyste part de ce récit reproduit in extenso. Cette pratique et les résultats qu'elle donne interpellent évidemment l'historien. Autrement dit, l'approche quantitative, nécessaire, n'est pas suffisante. Les récits de vie et les approches biographiques constituent aussi une source incontournable. D'ailleurs, certains des textes recueillis par Abdelmalek Sayad, ont acquis avec

4 Sayad Abdelmalek, " Elghorba ", " L'immigration ou les paradoxes de l'altérité ", Bruxelles, De Boeck université, 1991, 331p, p 47.

SMouloud Feraoun, " La terre et le sang ", Seuil, 1993, l'oeuvre de Slimane Azem qui ne parle que de cet exil.

6La " faute " de l'absence ", " L'immigration ou les paradoxes de l'altérité ", opus cité, p 111.

254 p. Mais il ne faut pas oublier toute

déploie entre Roubaix, les villes du bassin minier et Saint-Dizier. Parcours assez emblématique, similaire à celui suivi par des milliers d'hommes qui allaient de ville en ville pour trouver du travail au début des années cinquante. Le travail du sociologue saisit à travers cette situation particulière ce qu'ont été l'itinéraire et le destin de milliers de migrants que l'historien retrouve dans des données statistiques. Comment ne pas rapprocher ce parcours d'autres, connus ou inconnus. On pourrait ainsi évoquer ces situations qui apparaissent à travers l'enquête de 1923 ou encore celles décrites par les secrétariats sociaux auprès de l'évêque de Lille en 1952. Ces parcours, on peut les rattacher, les expliquer, les éclairer à partir des outils d'analyse élaborés par Abdelmalek Sayad.

A côté des parcours des inconnus, l'historien peut et doit s'intéresser aux itinéraires de ceux qui, à un titre

Ainsi se met en place, de manière naturelle, un va et vient constant entre la lecture des archives, au fur et à mesure de leur découverte, et les textes du sociologue. Les seconds servent de repères et les premiers illustrent et montrent le caractère opératoire des premiers. Peu à peu, le lecteur pénètre une aeuvre complexe et riche et découvre sans cesse de nouveaux outils lui permettant d'aller plus avant dans l'exploration des archives et des témoignages.

Mais le sommet de l'art est sans doute atteint dans l'article intitulé " La lettre : A Madame, encore à boire ". S'il est un texte qui permet de prendre conscience de l'art du sociologue, c'est bien celui-là. A partir d'une chanson de Slimane Azem, le rossignol de Kabylie, Abdelmalek Sayad élabore une vision saisissante de l'exil, de la solitude et de l'absence. II n'est pas seulement un sociologue, il fait partie de ces écrivains dont on emporte toujours un livre avec soi.

J.R. G

*Jean-René GENTY

Inspecteur Général de l'Administration de l'Education Nationale et de la Recherche


Article paru dans la Revue d'Histoire : Outre-Mers, 1er semestre 2004, N°342-343

Un tournant de la " Bataille de Paris " : l'engagement de la Force de police auxiliaire (20 mars 1960).

Rémy Valat*

 

Les sources d'archives citées en référence appartiennent toutes aux fonds la série H " Guerre d'Algérie-Décolonisation " des archives de la préfecture de police. Les photographies proviennent de fonds privés et ont été reproduites avec l'aimable autorisation du lieutenant-colonel Raymond Montaner. Les investigations dans les archives ont été complétées par la collecte de témoignages .

 

1. Les sources et état de la question.

Le contexte parisien de la guerre d'Algérie n'est essentiellement connu qu'au travers du prisme déformant des événements d'octobre 1961. Les manifestations des 17, 18 et 20 octobre 1961 ont fait l'objet de diverses publications et de travaux universitaires ou journalistiques . Les auteurs de ces écrits s'intéressent principalement à la situation particulière des derniers mois du conflit à Paris, au déroulement des manifestations et au nombre des victimes à attribuer à la police ou aux règlements de comptes entre le Mouvement nationaliste algérien (MNA) et le Front de libération nationale (FLN). En périphérie de ce sujet controversé se situe la Force de police auxiliaire, unité supplétive rattachée à la préfecture de police vivement critiquée dès les premiers mois de son engagement . L'accès généralisé aux archives de la guerre d'Algérie et les premiers travaux de M. Jean-Paul Brunet et de Melle Linda Amiri ont ouvert la voie. Ces chercheurs abordent partiellement le sujet, mais sans l'approfondir, car celui-ci se situe en périphérie du thème principal de leurs recherches. Ces derniers ont eu l'accès pour leur rédaction aux dossiers des archives du cabinet du préfet et du Service de coordination des Affaires algériennes, conservés par le service des archives et du musée de la préfecture de police, et qui constituent l'essentiel de la documentation utilisée pour cet article. N'ayant pu jusqu'à présent consulter les archives de la Fédération de France du FLN, probablement dispersées dans divers fonds privés, l'analyse du comportement interne du Front ne s'appuie que sur quelques rapports et documents saisis par la police. Néanmoins, les précieux témoignages de policiers auxiliaires permettent un éclairage sur ce point, puisque certains d'entre eux - ceux résidant en région parisienne - cotisaient sous la contrainte et ont appartenu de facto à l'organisation. Le récit des officiers et des hommes de cette unité sont d'un apport inédit : ils complètent avantageusement le contenu, pourtant très complet, des archives. La minutieuse confrontation des témoignages et des archives publiques ouvre un chantier historique en grande partie inexploré qui pourrait lever le voile sur la " Bataille de Paris " en la situant dans son exacte durée historique, mais aussi et surtout en dépassant l'aspect douloureux, mais scientifiquement restrictif, des violences à impartir aux deux camps en lutte. L'affrontement entre la Force de police auxiliaire et les groupes armés du Front de libération nationale s'est déroulé dans une ville qui saisit mal la réalité de cette guerre. Il existe d'une part des militants algériens et des policiers auxiliaires qui se livrent à un combat sans merci et d'autre part, une population qui en perçoit les échos ou assiste parfois aux manifestations de violence des belligérants sans réellement les comprendre.

 

2. Le contexte parisien de la guerre d'Algérie.

A partir de 1956, la préfecture de police cherche à démanteler l'organisation politico-administrative (OPA) du FLN dans le département de la Seine. Les services actifs de la police parisienne parviennent, en collaboration avec la Direction de la Sûreté du Territoire (DST), à désorganiser temporairement le parti nationaliste, sans l'anéantir. Les arrestations de cadres supérieurs de l'OPA, bien que spectaculaires, demeurent sans effet face à une structure sans cesse renaissante. Ainsi, l'arrestation de Tahar Arkoub et des dirigeants de la wilaya de Paris-Centre en novembre et décembre 1959 décapite provisoirement l'organisation dans la capitale. Ces opérations permettent la saisie de documents importants et l'arrestation de militants par la DST et la préfecture de police. Mais le mouvement parvient à se structurer à nouveau et à promouvoir de nouveaux cadres. Uniquement orientés vers la répression des manifestations du nationalisme algérien (attentats, manifestations sur la voie publique, grèves…), le gouvernement et la préfecture de police n'apportent pas de solution à ses motifs. La police parisienne ne fait pas son profit des avantages conférés par les divisions qui opposent les deux branches rivales de l'indépendantisme algérien - FLN et MNA. Entre les mois d'août et décembre 1957, période paroxystique du conflit entre nationalistes, le FLN s'impose militairement sur le MNA en métropole. L'affaiblissement du MNA est également sensible dans le département de la Seine. Le mouvement perdure difficilement en province, où le messalisme conserve quelques bastions , mais dans la capitale, le MNA est réduit à la défensive, dans des secteurs d'implantation réduits . Cette guerre civile fera en France, selon les chiffres officiels, entre le 1er janvier 1956 et le 23 janvier 1962, 10 223 victimes (dont 3 957 tués) . Ces affrontements prennent la forme, selon le vocabulaire nationaliste et policier, de sanctions et de règlements de comptes internes entre les deux partis nationalistes.

 

3. La préfecture de police et la guerre subversive : de l'émergence de la stratégie ternaire à la nécessité de constituer une force de police supplétive (1956- juillet 1959).

A partir de 1956, la préfecture de police adopte une stratégie défensive alliant la collecte d'informations sur les organisations nationalistes - reposant sur la divulgation de renseignements internes par des indicateurs - et l'arrestation des cadres et des militants du FLN et du MNA. En collaboration avec le Service de coordination des informations nord-africaines du ministère de l'Intérieur (SCINA) , la préfecture de police transmet et reçoit des renseignements - en provenance parfois des départements métropolitains et algériens - concernant les membres des organisations nationalistes agissant dans sa circonscription administrative. Le volet répressif est confié à la Brigade des agressions et des violences (BAV) de la direction générale de la Police judiciaire, unité créée en 1953, qui se spécialise progressivement dans la prévention et la répression de la délinquance et du nationalisme nord-africain. La BAV bénéficie, au même titre que l'ensemble de la police métropolitaine, d'un renforcement de ses moyens légaux en matière répressive, par l'application de la loi du 26 juillet 1957, qui élargit les pouvoirs spéciaux, jusqu'alors exercés en Algérie, à la métropole. L'exécution des dispositions de ce texte se traduit, en matière de police judiciaire, par un pouvoir de perquisition diurne et nocturne et d'assignation à résidence des personnes suspectées déjà sanctionnées par une condamnation pénale (néanmoins celle-ci doit être postérieure à la date de promulgation de ladite loi). Jusqu'en 1958, la préfecture de police utilise une stratégie binaire reposant sur le diptyque renseignement/répression, lui même assis sur la possibilité d'un éloignement. Ce dernier n'est pas préventif, il vient sanctionner un délit.

En mars 1958, le nouveau préfet de police, Maurice Papon, réorganise promptement les services en appliquant une doctrine plus adaptée au domaine de la guerre subversive. Les mouvements nationalistes aspirent à contrôler une population immigrée source de revenus pour le mouvement, mais également - et surtout - source de légitimité politique. L'enjeu pour chacun des protagonistes est le contrôle, voire l'adhésion volontaire ou forcée des 150 000 Algériens résidant et travaillant dans le département de la Seine. A cet effet, le préfet de police adopte une stratégie de reconquête de la population, inspirée des méthodes de guerre psychologique utilisée en Algérie et auparavant, en région parisienne par le Service de surveillance et de protection des indigènes nord-africains (SAINA), service de la préfecture de police, créé en 1926 et dissous en 1945 .

 

Maurice Papon développe une stratégie en trois volets :

1) L'action psychologique et sociale/renseignement.

2) L'action répressive.

3) La neutralisation par l'éloignement des nationalistes les plus actifs et la protection des personnes menacées de mort par le FLN.

 

L'action psychologique et sociale s'organise, sous forme embryonnaire, à partir du mois de juin 1958 . La préfecture de police effectue des opérations inédites de contrôle de salubrité dont le souci est autant de veiller aux conditions sanitaires des immigrés que de contrer l'action des comités d'action sociale et d'hygiène du FLN. Après une première expérience dans le 15ème arrondissement (où est installée une permanence d'aide administrative et sociale), il est décidé d'étendre à l'ensemble de la métropole un service d'action psychologique coordonné par une structure idoine. Le Groupe de travail et d'action psychologique (GAP) , créé à l'initiative de la présidence du Conseil, est à l'origine de la constitution du Bureau de renseignement spécialisé (BRS), puis du Service d'assistance technique aux Français musulmans d'Algérie (SAT-FMA) à la préfecture de police, et plus généralement de la mise en place pour l'ensemble du territoire métropolitain du Service d'assistance technique (SAT) . Bien que chargés d'une action de surveillance et de contrôle , les 4, puis 6 après octobre 1959, bureaux de secteurs du SAT-FMA veillent aussi au bien être des populations en leur facilitant notamment la délivrance de documents administratifs (cartes d'identités, passeports, autorisations de voyage vers l'Algérie…) et en octroyant des aides financières, voire en aidant les sans emplois à trouver un travail. Le commandement de ce service et des antennes de secteur est confié à des officiers des Affaires algériennes, détachés auprès du préfet de police. D'une manière générale, Maurice Papon substitue au concept panoptique (et unilatéral) de la surveillance et du renseignement le concept synoptique du renseignement par l'action psychologique et sociale.

 

Dans un souci de meilleure collaboration des services et d'efficacité, reprenant ainsi le projet non retenu à l'origine de la constitution du SCINA d'adjoindre un volet répressif à son action de renseignement, le préfet de police ratifie le 23 août 1958 l'arrêté de création du Service de coordination des affaires algériennes (SCAA). Sous la direction du cabinet du préfet, le SCAA coordonne à partir de cette date l'action des services - existants et nouveaux -spécialisés dans la lutte contre le nationalisme algérien. Outre le SAT-FMA et la section de renseignement , le SCAA supervise les opérations d'unités actives : la BAV et ses deux sections (enquêtes et voie publique), la 8ème brigade territoriale (8ème BT), unité territoriale de police judiciaire, les équipes spéciales de district (composée d'éléments en civil chargés de la surveillance des milieux musulmans), et à partir du 1er décembre 1959, la Force de police auxiliaire (FPA), appelée également Force auxiliaire de police (FAP) .

 

A partir de la promulgation de l'ordonnance du 7 octobre 1958, le préfet de police bénéficie du pouvoir d'internement préventif des " individus dangereux pour la sécurité publique, en raison de l'aide directe ou indirecte qu'ils apportent aux rebelles des départements algériens ". A ce titre, le SAT-FMA est chargé de la gestion administrative des centres d'internements (c'est-à-dire le centre de Vincennes) et de leur inspection à la demande du ministère de l'Intérieur (pour les centres de Vadenay et de Saint Maurice l'Ardoise). Il veille aussi à la protection des individus menacés par le FLN, et à ce titre administre un centre regroupant cette catégorie de personnes au fort de Nogent.

 

La particularité du SCAA est d'intégrer les trois volets de la nouvelle stratégie. Cette intégration est le principal atout de ce service ; elle permet structurellement l'exploitation quasi-immédiate des informations recueillies par l'exécution rapide d'opérations de police, et la neutralisation des nationalistes les plus actifs par l'internement administratif ou l'éloignement. Le principe de coordination des services dans le cadre de la lutte anti-terroriste inspiré par le SCAA, sera repris dans les mois suivants par la préfecture de police et le ministère de l'Intérieur dans le cadre de la lutte contre l'Organisation de l'Armée secrète (OAS). Le service ad hoc, créé en décembre 1961, sera baptisé : Bureau des liaisons (BDL) . Le principe de coordination des services en matière de renseignement est un phénomène récurent de la période du conflit algérien .

 

Cependant, entre août 1958 et mars 1960, cette doctrine ne permet pas l'obtention des résultats escomptés, et ceci malgré l'amélioration de l'efficacité des services actifs du SCAA, constatée en 1959. La préfecture de police ne parvient pas à prendre l'initiative. La transition se concrétise en mars 1960, avec l'engagement d'une force supplétive de police de recrutement arabe et kabyle. Cette unité devient, dès son activation, le fer de lance du SCAA. Les raisons de son efficacité sont multiples, mais la principale est structurelle : la police supplétive est la concentration, en une seule formation, de la presque totalité des procédés opérationnels de son service de tutelle. Elle regroupe à elle seule les trois volets de la stratégie ternaire. Outil de renseignement et d'action psychologique, elle infiltre efficacement les réseaux du FLN et organise des réunions de propagande dans les cafés arabes. Outil répressif, elle met sur pied des opérations de police dans la capitale (patrouilles et rafles). Outil de neutralisation, elle assure en outre le transfert des interpellés au centre d'internement de Vincennes, et veille, par l'intégration dans ses rangs, à la protection des individus menacés (souvent des anciens cadres du FLN ralliés ou des personnes ayant communiqué des renseignements). Egalement conçue comme une unité de lutte anti-terroriste et d'infiltration, la police auxiliaire voit ses pouvoirs légaux limités à ceux de la police municipale, ce qui, au lieu de lui ôter des prérogatives, lui confère au contraire une plus grande capacité opérationnelle (notamment en matière de contrôle dans les lieux publics). Néanmoins, cette unité est conçue pour opérer en toute légalité dans le cadre du SCAA. En effet, l'exploitation des renseignements réunis par la police auxiliaire nécessite obligatoirement une validation judiciaire ce qui explique la participation conjointe de la BAV ou de la 8ème BT lors des perquisitions. C'est pour ces raisons que, la FPA est constituée au cours de l'été et de l'automne 1959. Elle est l'aboutissement de la nouvelle doctrine de la préfecture de police, que nous appellerons la " stratégie ternaire intégrée ".

 

4. La genèse de la Force de police auxiliaire : du bidonville de Nanterre au fort de Noisy (juillet 1959-mars 1960).

 

La FPA est un makhzen, c'est-à-dire un élément de police supplétive composé de mokhaznis, recrutés comme fonctionnaires contractuels et chargés d'assumer des opérations de police sous les ordres d'officiers des Affaires algériennes. Charles-Robert Ageron définit ces unités comme des groupes semi-militaires en charge de la protection des sections administratives urbaines (SAU) sous la direction de l'administration civile française des Affaires algériennes . A l'identique, le makhzen parisien dépend administrativement du Secrétariat général des Affaires algériennes, c'est-à-dire directement du cabinet du Premier ministre, et mis à la disposition du préfet de police pour les aspects opérationnels. La FPA doit également compléter l'action psychologique et sociale du SAT-FMA. Cependant, cette création ne constitue pas un précédent. Déjà, en avril 1956, le ministre-résidant Robert Lacoste fixa, à l'aide d'une circulaire, les règles de création et d'organisation de cette catégorie de policiers ayant une mission de maintien de l'ordre. En métropole, le préfet de la Drôme, Ghisolfi, constitua à Valence, dès 1957, une formation de policiers supplétifs algériens en civil .

 

L'idée de constituer une Force de police auxiliaire appartient au capitaine Raymond Montaner, chef du 1er secteur du SAT-FMA à Nanterre. Ce dernier, ancien officier de spahis , conseillé par un habitant du bidonville de Nanterre développa l'idée de l'organisation d'une " harka " . L'officier fît part de son projet au capitaine Cunibile, l'adjoint du commandant du SAT-FMA, et aux cinq autres chefs de secteurs, lors d'un entretien informel consécutif à une des réunions hebdomadaires des officiers du SAT . Peu après, il rédige un exposé des motifs détaillé qu'il adresse à l'état-major du SAT-FMA, le 5 juillet 1959. Son mémoire intitulé " Destruction de l'organisation rebelle dans le département de la Seine. Une solution, la seule ! " détaille les orientations souhaitables pour donner l'initiative aux forces de l'ordre. Ce rapport met l'accent sur la nécessité de détruire l'organisation répressive du FLN qui entrave l'action psychologique et sociale initiée par la préfecture de police. Il propose dans ce but la constitution d'une force de police supplétive chargée de contrer le bras armé du FLN : l'organisation spéciale (OS) . Le makhzen serait composé d'agents doubles, l'équipe invisible et de compagnies apparentes, en uniforme, positionnées dans les quartiers à forte implantation nord-africaine. Le 29 juillet 1959, le préfet de police adresse au ministre de l'Intérieur, un projet reprenant cet exposé. Le 18 septembre suivant se tient au cabinet du Premier ministre, Michel Debré, une réunion à laquelle participe Maurice Papon. Le Premier ministre accepte la constitution de l'unité, mais en limite le budget de fonctionnement et les effectifs : le " Service de protection des travailleurs algériens dans la métropole " - appellation initiale de la Force de police auxiliaire - doit tout d'abord être expérimenté dans le département de la Seine avant d'être étendu à l'ensemble du territoire. La police supplétive, à l'instar des SAT un an auparavant, doit être expérimentée dans le département de la Seine avant toute application nationale. Lors du conseil interministériel du 28 septembre 1959, la création de l'unité est confiée au préfet de police en liaison avec le Secrétariat général aux Affaires algériennes . Le projet est retenu notamment en raison de son caractère " absolument complémentaire du refoulement sur l'Algérie " . Au cours de l'automne 1959, le makhzen est en cours de constitution. Un premier contingent de policiers auxiliaires est recruté en Algérie (principalement à Alger). Coïncidence ou volonté opérationnelle, cette création est concomitante aux tentatives visant à employer des musulmans contre le FLN en métropole . Le capitaine Montaner ne semble pas être informé des divers projets de l'entourage du Premier ministre à ce sujet . La décision n°5096 du 25 novembre 1959 du secrétariat général pour les Affaires algériennes décide qu'un contingent de " 400 agents contractuels musulmans " sera mis à partir du 1er décembre 1959, à la disposition du préfet de police. Ce rattachement administratif témoigne du contrôle direct que souhaite avoir le cabinet du Premier ministre, via le Secrétariat d'Etat des Affaires algériennes qui lui est rattaché, sur cette force supplétive embryonnaire d'une " troisième force ". Le 28 décembre 1959, le premier détachement de 92 hommes (dont 82 recrutés à Alger - pour la plupart du Clos Salembier, ancienne SAU du capitaine Montaner - et 10 en région parisienne) est installé au fort de Noisy à Romainville. L'instruction commence le 4 janvier 1960. La constitution de la FPA inquiète l'état-major parisien du FLN qui met en œuvre des opérations de renseignement pour connaître l'organisation de l'unité. Des agressions sont commises contre les policiers auxiliaires en permission. Un stagiaire sera gravement blessé par balle à la tête en février 1960, non loin de la place Pigalle , un autre retrouvé mort dans la Seine . L'entraînement s'accompagne d'opérations ponctuelles visant à tester la valeur opérationnelle des supplétifs. Le 17 mars 1960, un groupe de policiers auxiliaires participe à une opération combinée en collaboration avec la police municipale dans les localités de Montreuil et de Bagnolet. Après les premières opérations d'infiltration, l'unité visible peut être engagée.

 

5. L'engagement de la Force de police auxiliaire : prise d'initiative et démantèlement de la région 1 221.

 

Le démantèlement de la région 1221, sise dans le quartier de la Gare (13ème arrondissement), est dicté par les gains psychologiques que la préfecture de police espère retirer, en amenuisant l'emprise du FLN sur un quartier à forte implantation musulmane, qui fut parmi les premiers à être gagné à la cause du nationalisme algérien . Son but principal est d'interrompre les collectes financières du FLN dans l'arrondissement. S'appuyant sur de nombreuses informations regroupées par la section de renseignement, probablement à partir des archives de la wilaya de Paris-Centre récupérées en décembre 1959, le préfet de police espère déstabiliser l'adversaire par le caractère soudain et imprévu d'une implantation de la FPA dans ce quartier. Cette opération est un essai, la préfecture de police évite dans un premier temps de mener une action directe contre la zone 1112 du 18ème arrondissement (quartier de la Goutte d'Or). L'opération dans le 13ème arrondissement est la première effectuée par la FPA, et doit pour cela être menée dans des conditions optimales. La faiblesse numérique de l'unité et la crainte d'une usure rapide, imposent ce choix. Il s'agit d'une opération test . Le 13ème arrondissement correspond dans l'organisation administrative du FLN à la région 1.221 . Celle-ci comporte " 3200militants, adhérents et sympathisants (sur une population algérienne de 3 500 à 4000 individus) répartis en 7 secteurs, 17 kasmas, 49 sections, 115 groupes, 64 fractions et environ 660 cellules. Les commerçants, au nombre de près de 170, soit la presque totalité des exploitants algériens de cafés-hôtels-restaurants (24), cafés-hôtels (36), hôtels (13), cafés-restaurants (11), cafés (10), épiceries (17), coiffeurs (6) ainsi que les marchands ambulants, artisans, chauffeurs de taxis, etc… sont organisés en 3 sections, 7 groupes et 33 cellules. La population algérienne de l'arrondissement étant estimée à 3700 personne, y compris femmes et enfants, on peut admettre que plus de 70% d'entre elles apportent volontairement ou non leur cotisation au FLN. La somme collectée au mois de novembre dernier se serait élevée à près de 20 millions d'anciens francs répartis comme suit :

- Cotisations : près de 9.500.000. francs,

- Dons : près de 8.000.000. de francs,

- Amendes : 135.000. francs,

- Versement des commerçants : 2.230.000. francs .

 

Le contexte stratégique est également favorable. La nouvelle orientation politique du chef de l'Etat et les contacts pris par celui-ci avec des représentants du FLN laisse à l'état de latence le danger terroriste. La relative accalmie est propice à l'installation de la nouvelle unité. Mais elle n'est pas sans risque, puisque l'organisation spéciale ne cesse, malgré les nombreuses saisies d'armes, de pourvoir à son ravitaillement et à son recrutement.

 

C'est pourquoi, le dimanche 20 mars 1960, entre 4 heures et 5 heures et quart du matin, la FPA s'installe dans des hôtels bastions du FLN dont les locataires ont été évacués par la police municipale pendant la nuit. Lors de l'implantation, une centaine de policiers auxiliaires s'installent dans six hôtels frappés par une mesure administrative de fermeture . La police municipale protège la zone, tandis que les policiers auxiliaires prennent sommairement possession des locaux et détachent les premières patrouilles de reconnaissance dans le secteur qui leur est assigné . Les effectifs se divisent par groupes de trois : le premier groupe protège le lieu de cantonnement de la section, le deuxième est de service dans la rue dans sa zone d'opération et le dernier est de repos .

 

L'offensive se déroule en deux temps :

 

- La première phase, d'une durée approximative d'un mois, consiste - à partir des informations préalablement connues - à neutraliser la kasma locale et à sécuriser le secteur d'implantation. La neutralisation vise à l'arrestation et à la conduite au centre d'internement de Vincennes des cadres locaux de l'organisation, et à l'infiltration des réseaux nationalistes du quartier. L'opération a essentiellement pour but d'interrompre la collecte du secteur et à perturber le fonctionnement administratif du FLN dans l'arrondissement. La sécurisation a pour but de protéger les populations et les soustraire de l'emprise du FLN afin de nouer des relations privilégiées avec elles. Ces contacts ont aussi un but préventif, car l'assurance d'un réseau de soutien est utile pour anticiper les attaques auxquelles s'expose l'unité.

 

- La deuxième phase, est celle de l'exploitation de l'offensive par la désorganisation des bases arrières de proximité de l'arrondissement, notamment le 14ème arrondissement et Vitry-sur-Seine, et à l'exécution d'une série d'opérations d'infiltrations et de patrouilles dans des arrondissements parisiens de plus en plus éloignés du 13ème arrondissement et de Romainville .

 

La neutralisation s'opère dès les premiers jours. La FPA limite son action visible aux contrôles d'identité et à l'envoi à l'antenne SAT des personnes en situation irrégulière . En revanche, l'activité parallèle est promptement efficace. Dès le 21 mars, trois membres de l'organisation nationaliste sont arrêtés . Pendant la nuit du 23 au 24 mars, des descentes dans les hôtels et meublés de l'arrondissement, conduites en collaboration avec la BAV, permettent grâce aux indications fournies par un cadre frontiste, l'interpellation de six membres de l'OPA et la saisie de documents importants . Ces rafles obligent les cadres de l'organisation à quitter l'arrondissement . Bénéficiant de l'effet de surprise et d'informations préalables, le capitaine Montaner met immédiatement en place un réseau d'informateurs et donne une grande liberté d'action à chacun de ses chefs de sections pour obtenir un maximum de renseignements auprès des gérants d'hôtels. Les chefs de section retournent, selon le vocabulaire policier, quelques individus transmettant des informations d'ambiance . Ces infiltrations donnent des résultats probants. Ces agents placés dans les hôtels et dont la collaboration est souvent spontanée apportent quotidiennement des renseignements. Les indicateurs sont majoritairement des commerçants et des gérants d'hôtels : sur une liste de 7 indicateurs, dont la profession a pu être clairement identifiée par les officiers de la Force de police auxiliaire, 4 sont gérants de cafés-hôtels, 1 est épicier et 2 travaillent dans le secteur secondaire . En un mois, la désorganisation, qui s'accélère à partir du 23 avril, affecte les structures locales du FLN . Les arrestations initiales, et les indications obtenues à leur suite, ont un effet accélérateur du démembrement, car la plupart des interpellations entraînent à leur tour des " dénonciations en chaîne " . Ainsi, " dans la journée du 25 [avril], trois sections de kasmas différentes ont été anéanties en exploitant les renseignements obtenus à la suite d'une arrestation unique. D'autre part, le ralliement d'un chef de section a permis de localiser imm&eacu